jeudi 12 février 2009

Algérie: Le 13 février 1992, à l'abattoir de Reggane!

"On nous a envoyés comme des cobayes à l'abattoir. L'Etat doit admettre ses torts et reconnaître enfin, qu'existe un lien entre les maladies dont nous souffrons et notre présence sur les sites nucléaires en Algérie et dans le Pacifique pendant notre service militaire », se plaint un ex militaire français du contingent qui se trouvait à proximité du site pendant l’explosion de l’engin nucléaire. «Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'ai aperçu le champignon atomique. Gigantesque… Mes camarades et moi, nous l'avons vu s'éloigner, disparaître au loin. J'ai appris par la suite que le nuage avait dérivé jusqu'à la frontière algéro-libyenne, à 1 000 kilomètres de Reggane », un détail passé sous silence des autorités françaises. Tout comme elles conservent sous silence le sort des milliers de victimes dont celui « du pilote d'un avion Vautour chargé d'effectuer, ce 13 février 1960, des prélèvements dans l'atmosphère et qui est décédé quatre mois après sa mission » !

Il s'agit là du premier essai nucléaire "commis" par la criminelle France le 13 février 1960 sur le plateau de Reggane. Mais que s'est-il passé le 13 février 1992, justement à l'occasion de mon anniversaire ? Ce jour-là, j'ai arrêté de vivre normalement. En homme blessé, voici ce que j'ai écrit à ce sujet dans un long témoignage qui peine à sortir
"C’est le ronflement des moteurs qui nous a réveillés en sursaut. Il était 03H du matin quand des véhicules commençaient à se ranger prés de la mosquée où nous avons été cloitrés pendant trois jours et quatre nuits. A travers les fenêtres, on pouvait voir à la lumière des phares, des soldats courir dans tous les sens. Quelques minutes ont suffi pour investir les lieux dans un silence effrayant. Sous l’effet de surprise, nous sortions, un par un, sans aucune opposition. Profondément choqués, quelques-uns mettaient leurs mains en l’air sans qu’on ne le leur demandât ! Devant la menace des armes automatiques, les injures et les coups de pieds, les otages trouvaient refuge sur les camions militaires ! Moi, j’ai choisi de sortir en dernier dans l’espoir de trouver une astuce pour protester, mais le bâton de la dictature est parfois plus fort que la raison. Les rares personnes qui, comme moi, tentaient de rouspéter, se sont vite pliées aux ordres, devant la violence de nos militaires bourrés de haine.
Nous avons été mobilisés dans les camions comme des bêtes de somme qu'on mène à l'abattoir. Une fois installés sur des bancs métalliques, les gendarmes nous ont menottés deux à deux et dos à dos, non sans nous attacher à des sièges en métal. En me mettant les menottes, je sentais l’un d'entre eux trembler comme une poule. Et curieusement, j’ai eu pitié pour lui!
Au bout de près d'une heure, d'une opération sans incident, "réussie cinq sur cinq", message transmis par radio par un militaire, on fit monter deux gendarmes armés de kalachnikov sur chaque camion.
Où allions-nous ? Pourquoi à cette heure et que nous voulait-on ? Personne ne semblait avoir la réponse. Même le capitaine Rezigue qui prétendait être mon ami, me cachait la vérité. Toute de même, il a eu le culot de venir me saluer avant le départ. Il m’a juré que je n’avais rien à craindre, sauf que nous allions passer en justice et serions libérés.
- « C’est une question de formalité m’a-t-il dit croyant me rassurer. Une dizaine d’entre vous seulement, est demandée par la justice. »
Pour me rassurer, il m’a donné rendez-vous à la pharmacie BK où nous rencontrions d'habitude, pour une partie de scrabble, m’embarquant ainsi, sans le savoir, dans de faux espoirs !
Au signal de départ, les détenus, et spontanément, se sont mis à taper des pieds et des mains, en scandant les fameux slogans contre le régime. Ceci a retardé notre départ de peur que nous soyons entendus par les « terroristes ». Le convoi a été autorisé à prendre la route dans un climat d’émeutes. En arrivant à proximité de la ville de Bouira, on nous dirigés vers Alger. C’est là que les cris ont repris de plus belle jusqu’à l’entrée de la forêt Errich, pas loin de là. Au fur et à mesure que nous descendions la route tortueuse, le silence s’installait lourdement. Personne n’a échappé à l’emprise de la peur, même ceux qui rêvaient de Djihad! Les gendarmes ont eu doublement peur malgré nos mains liées. Ils craignaient une attaque « terroriste », alors que nous, nous avions peur d’un carnage programmé ! Et c’est dans cet état d’esprit qu’un carambolage a eu lieu au cœur de la forêt. L’un des chauffeurs a perdu le contrôle de son véhicule sous l’emprise de la peur, a dû freiner brusquement et les prisonniers sont éjectés vers l’avant. Au même moment, un coup de feu s’est fait entendre, transformant les cris en tonnerre. Par la suite, nous avons appris que cet incident n’a pas manqué de faire l’effet d’une légende chez les habitants de la région. On parlera même d’une bataille rangée entre un groupe terroriste et un bataillon de l’armée.
A l’origine du coup de feu, un gendarme a dû oublier de sécuriser son fusil d'où s'est échappée une balle qui a terminé dans le bras gauche de l'un des chauffeurs, après avoir traversé la cabine. Après quelques minutes de panique nous avons repris la route dans un oubli effroyable !
Nous avons atteint la banlieue sud d’Alger à l’heure où les citadins se dirigeaient vers leurs lieux d’occupation journalière. Ce sont les élèves qui ont retenu, le plus, mon attention. Mon cœur se déchirait à l’idée que je ne reverrais pas la salle des cours pour longtemps et peut-être, à jamais ! Et c’est surtout, l’indifférence des passants qui n’était pas agréable à voir. Il y en avait qui se moquaient de nous, en nous entendant crier. Je n’oublierai jamais cette image d’un groupe de barbus qui, tout en savourant leurs cafés, nous regardaient en échangeant des grimaces et en nous montrant des doigts et en riant à tue-tête. A cet instant même, je pensais aux militants de Hamas qui probablement, se préparaient à la relève. J’ai été gagné par le désespoir, et la terre entière me paraissait aussi étroite que ce camion qui nous menait vers l’inconnu. Pour autant, j’ai réussi à me débarrasser de la peur. Malheureusement, j’étais atteint d’un traumatisme incurable !
En quittant le hameau de Guet de Constantine en direction de Blida, j’ai pensé au tribunal militaire. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai élu domicile au sein du désespoir et que j’ai perdu l'espérance de revoir mes filles. Alors, je me suis mis à construire ma défense en silence, comme si nous étions dans un pays de droit. Je m’imaginais devant un juge militaire et j’ai pensé à l’histoire du loup et de l’agneau ! Quel intérêt à chercher des preuves d’innocence quand les choses sont déjà faites ? Je me distrayais en préparant mon plaidoyer, quand la caravane a quitté la route vers un champ isolé pour terminer au milieu d’un chantier abandonné ! La scène ressemblait à une opération de la mafia pendant l’échange d’otages! Sauf que nous, nous n’avions personne pour nous défendre ! Et pitoyablement, j’ai pensé à la fusillade, surtout quand les gendarmes descendaient des camions ! Aujourd’hui, ce souvenir me fait rire!
Après une courte attente, un jeune homme habillé en civil est venu nous débarrasser de nos menottes. A fur et mesure que nous descendions des camions, nous-nous mettions automatiquement l’un derrière l’autre comme des brebis. Pourtant, personne ne paraissait nous guider. Du moins ce que je croyais. En fait, il y avait à l’avant et à l’arrière de la file, deux officiers barbus habillés en civil.
Après un parcours de quelques dizaines de mètres en suivant un sentier verglacé, nous avons terminé dans un terrain vague, sous un vieil eucalyptus. Un barbu se hissa sur un monticule et nous fit signe d’écouter. Au même instant, un véhicule 4x4 arriva, laissant apparaître un lieutenant-colonel, deux commandants en uniforme et un jeune civil qui paraissait le plus respecté, et lui seul donnait des ordres. En s’approchant de nous, j’ai cru reconnaître le jeune capitaine qui commandait le camp d’internement ou j’avais passé six semaines l’année précédente. Il m’a regardé dans les yeux et je l’ai salué en hochant la tête. Subitement, j’ai senti mes genoux fléchir puis j’ai perdu connaissance.
Plus tard, Mustapha m’a raconté ce qui m’a échappé de l’histoire pendant mon pré coma :
- « C’est le jeune barbu qui t’a frappé. Tu t’es évanoui et tout le monde croyait que tu jouais la comédie ! Au moment où on allaient te porter les premiers secours, les gendarmes faisaient le tri et nous sommes retournés dans les camions. On nous a répartis en deux groupes: Le premier est dirigé vers l’ouest de la ville, nous faisant penser au tribunal militaire. Et pour nous faire croire à la libération, on nous a enlevé les menottes et nous avons repris la direction d’Alger. Et nous voici en plein milieu d’une base militaire, a-t-il pleuré au moment où la gigantesque porte d’un avion militaire s’ouvrait » !
Je n’oublierai jamais ces moments d’effroi à l’entrée géante de l’avion militaire prêt à décoller. J’arrivais difficilement à me tenir debout à cause des douleurs à la hanche droite. J’avais dû recevoir des coups auparavant. Les douleurs à mon poignet gauche m’ont fait rappeler les menottes. Et malgré la présence massive des soldats et des avions militaires, j’ai réussi à mettre de l’ordre à mes souvenirs.
L’acharnement des militaires a été très choquant. On aurait juré que nous étions sur une terre ennemie ! Pris dans le piège, le silence s’est avéré notre seul salut. Après de longs moments d’attente, nous sommes montés sur l’avion en file indienne. En mettant les pieds dans l’avion, j’ai eu l’impression que je ne fonctionnais plus ! J’ai arrêté ou je ne voulais plus réfléchir jusqu’à l’instant où j’ai pris place sur un siège en lacets. Les détenus se sont mis à régler leurs ceintures docilement, sous les yeux des hôtes contents pour notre contribution.
Pour alléger mes douleurs et oublier mes peines, je me suis jeté dans la prière, en imaginant tous les scénarios possibles, y compris le crash dont nous les Algériens sommes spécialisés. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à une simulation d’accident ou à la déportation, comme c’était le cas des milliers de prisonniers d’opinion. A rappeler qu’à l’époque, on parlait de prisons souterraines. Et pour mieux enfoncer le clou, trois gendarmes sont montés à bord et nous ont menottés sous la vigilance des militaires armés de fusils mitrailleurs. Une fois l’opération terminée, la porte s’est refermée et nous voilà en voyage vers l’inconnu !
- Voilà le résultat de notre naïveté, MONSIEUR Maci, me lance Brahim indigné ! Et tu continues à nous faire croire qu’on nous a arrêtés pour nous protéger!
- Néanmoins, je continue à croire que nous sommes à l’abri du danger. Là, au moins, nous ne risquons pas d’être assassinés..
- Qu’en sais-tu ? Mais, qui te dit qu’ils ne nous jetteraient pas de l’avion ?
- Nous ne serions pas enregistrés ! Et puis, pourquoi nous auraient-ils menottés ?
- Pauvre Maci! Te voilà encore avec ta philosophie! Et comment explique-tu la présence de ces gendarmes armés dans un avion en plein vol ?
Tout à coup, l’avion s’est mis à vibrer. En pensant à la thèse du complot, j'ai eu le souffle coupé pendant un long moment. Bizarrement, Hamid s’est montré calme !
- Ne vous inquiétez pas, dit-il, les avions russes, c’est comme ça. C’est un fauker..
- Non, rectifie un autre, c’est un Hercule. Les Faukers ne transportent pas les voyageurs..
- Ni l’un ni l’autre, intervient le troisième, c’est un Antonov!
La polémique est engagée de plus belle entre ceux qui savent peu et ceux qui ne savent rien mais qui prétendent savoir. En dépit du bruit assourdissant des réacteurs, ils sont arrivés à s’entendre. On n’a pas caché sa crainte d’un crash programmé et les plus optimistes pensaient à la déportation vers l’Afghanistan; C’est un officier qui l’aurait soufflé à l’un des détenus. Au bout d’une heure de vol, l’avion changea de direction. Un de nos « spécialistes » s'écria, prétendant savoir où nous nous trouvions :
- Nous ne sommes pas loin des frontières marocaines, voyez-vous! Ils cherchent à brouiller les pistes. Nous-nous dirigeons vers la Adrar. On va probablement atterrir à Aïn Salah!
Nos « experts » se mettent alors à exposer leurs connaissances géographiques :
- Aïn-Salah c’est la région la plus chaude du monde. La température y atteint parfois, 70° à l’ombre, dit l’un d’eux !
- C’est vrai, ajoute un autre, elle se situe au milieu de l’erg occidentale où les végétations ne poussent jamais..
- A cause des radiations atomiques, continue notre professeur de géographie. Vous savez bien que la France y a expérimenté dix bombes nucléaires. Je me demande pourquoi ce détour ?
- Mais c’est visible, non? Le ciel est rouge, on a dû éviter une tempête de sable!
En les écoutants polémiquer, je me demandais s’ils étaient conscients de ce qu’il leur arrivait ?! Même aux portes de la mort, ils continuent à se mordre!
Une heure plus tard, l’avion est rentré dans une obscurité effrayante. La traversée a duré quelques minutes puis, tout à coup le monstre s’est remis à vibrer comme si nous roulions sur une piste rocailleuse ! Bizarrement, les gendarmes sont les premiers à paniquer ! Quelques passagers en ont profité pour les railler en riant. C’est là que j’ai eu vraiment peur. Dans le même temps, l’appareil perdait de l’altitude à une vitesse vertigineuse. Au bout d’un moment, il s’est redressé puis replongeait dans le noir. Tout le monde s’est mis à prier, y compris les gendarmes ! Cette fois, j’ai pensé sérieusement à une simulation de crash. Curieusement, je n’ai pas eu peur. A cet instant même, les "voyageurs" se sont tournés vers notre connaisseur, l’interrogeant des yeux.
- Pas de panique, a-t-il répondu calmement, c’est juste un trou d’air!
Un trou d’air ! Bien que la réponse soit vide de sens, elle semblait satisfaire tout le monde. En fait, elle a été d’un support moral non négligeable. Nous avons vécu plusieurs fois cette situation qui s’est banalisée par le temps. Au moment où nous avons cru être hors du danger, l’avion récidivait dans sa folie des trous d’air en perdant dangereusement de l’altitude. A la vue de notre expert effrayé, lui aussi, les passagers s’affolaient et se mettaient à crier ou à prier.
- Les avions russes, c’est de la pourriture, dit l’un! Ils ne résistent pas aux tempêtes de sable. Heureusement que les pilotes algériens son doués !
Et bien sur, cette sorte de discours apaise l’assistance. Et même si nous n’entendions pas tout ce qui se disait, la stupeur se lisait sur son visage. Et la scène a duré, je ne sais combien de temps, puis la bête est rentrée dans une zone claire puis elle s’est stabilisée.
- C’est bête ce que je vais te dire, me confie Mustapha, mais franchement, j’ai cru à un accident !
- Moi aussi, ajoute Brahim; ils sont capables de tout! N’a-t-on pas emprisonné des milliers de citoyens sans jugement ?
Afin de me distraire et oublier mon cauchemar, je me suis associé aux lamentations des autres. Nous nous sommes soumis à Dieu tout en continuant à discuter en évitant d’évoquer notre devenir. Après une heure de perturbations, nous avons terminé au milieu d’une immense masse de nuages gris. Brusquement, la bête russe s’est remise à branler dangereusement puis, tout à coup, elle s’est inclinée en s’enfonçant dans une zone d’ombre effrayante. Après un long détour, elle a refait une nouvelle descente vertigineuse qui nous a fait penser sérieusement à un crash. Au bout du troisième essai, l’appareil a réussi à se poser, non sans subir quelques secousses au contact du sol. Au bout d’une course folle, l’avion s’est arrêté. Au verdict final, plusieurs détenus se sont agenouillés en guise de remerciement de Dieu.
A l’ouverture de la gigantesque porte, nous avons reçu une rafale de sable étouffante annonçant une chaleur torride. Les gendarmes nous ont quittés à la hâte, puis ils sont remontés vite, avec un tout autre visage. Tout en nous débarrassant des menottes, ces auxiliaires du régime se sont acharnés sur nous en distribuant des coups à tort et à travers. Pour échapper à leur colère, il fallait courir au-delà de nos forces entre deux rangées de matraques. Il faisait presque noir en plein jour! Une chaleur d’enfer accompagnée d’un vent de sable apocalyptique nous asphyxiait. Tout autour, une bonne vingtaine de militaires armés et masqués de turbans noirs ou verts militaires. En leur demandant où nous étions, la réponse était froide:
- Vous êtes à Kaboul, répond en riant, un militaire de couleur, avec un accent particulièrement grave !
Je me souviendrai toute ma vie de ces moments d’amertume où nous-nous dirigions vers la partie nord de l’aérodrome. C’était tellement monstrueux que ce que nous venions de subir en vol, nous paraissait insignifiant ! J’ai eu du mal à croire mes yeux à la vue de cette vaste plaine rocailleuse qui dominait la base militaire ! Au lieu des palmiers et des dunes de sable, je voyais à l’horizon à travers les tourbillons de poussière, des ravins noirs et des espaces creux, me croyant au Texas comme on le voyait dans les films ! A quelques centaines de mètres devant nous, une forêt de fils barbelés et des mamelons de terre se dressaient devant nous. Nous avancions en file indienne, quand mon regard s’est posé sur une scène hallucinante ! Je croyais rêver ; Des dizaines de barbus venaient à notre rencontre en agitant leurs mains ! Nous-nous regardions en silence quand le guide sort de son silence :
- Vous vouliez l’Afghanistan, vous y êtes, dit-il ironiquement !
Comme dans les films à travers la caméra, l’image devient de plus en plus claire en s’approchant de la cible. Au fur et mesure que nous avancions, nous découvrions notre horrible devenir. Des dizaines puis des centaines de barbus habillés en tenu de spahis quittaient leurs abris pour nous accueillir en scandant : Allah Akbar! Derrière eux, apparaissaient des dizaines de tentes cachées derrière des monticules qui s’effaçaient en nous approchant. Le lieu ressemblait vraiment, à un camp d’entraînement en Afghanistan! Pour autant, je n’ai pas perdu mon calme, car je m’attendais au pire.
- Où sommes-nous, demande un détenu au premier venu ?
- A Reggane, répond un jeune garçon imberbe.
Avant cela, nous entendions parler de Reggane pendant les horaires du Ramadhan pendant les grandes chaleurs. Chacun a son idée sur cette région algérienne méconnue des Algériens : « Reggane, le plateau le plus chaud du monde, dit un de nos intellects ». « Le triangle de la mort, ajoute un autre ». « L’enfer targui » ou « encore, le brasier en langue amazigh » ! Les commentaires vont bon train et chacun fait appel à ses souvenirs d’écolier. Pour moi, Reggane était synonyme de la bombe atomique et de température surélevé. Et comme si j’assistais à un cours de géostratégie, j’écoutais un barbu expliquer intellectuellement, que nous étions sur le fameux observatoire d’où les Français dirigeaient les opérations de l'explosion atomique du 13 février 1960.
Nous étions justement, un 13 février. Ainsi donc, cette date est un symbole ! Pour notre camarade, notre transfert vers ce site ne devait pas être une coïncidence, mais plutôt, une partie des accords franco-algériens. Selon lui, c’était un signal fort de la junte militaire à leurs créanciers ? En fait, ce choix n’avait rien d’innocent. Nous avions pris conscience que nous étions des cobayes. C’était d’ailleurs, ma première pensée en entendant le nom de Reggane. Depuis lors, la haine grandissait en moi. J’ai failli arrêter d’aimer mon pays. En tout cas, je ne lui réservais plus la même place d’antan ! L’Algérie n’était plus cette patrie pour laquelle j’étais prêt à sacrifier ma vie les yeux fermés. La rengaine m’assaillait jusqu’à devenir fol amoureux de la guerre. Subitement, j’ai côtoyé le désir de tuer et l’envie de me venger! Un désir qui ne m’a quitté que lorsque j’ai pris conscience que je n’avais pas un ennemi déterminé! Ce jour-là, j’ai commencé à connaître le vrai sens de la sale guerre.
Tout en suivant la file, je cherchais des yeux, les militaires qui nous accompagnaient auparavant. Ils se sont évaporés, après nous avoir confié à nos frères. Avant de nous orienter vers nos tentes, ces derniers nous ont distribué des habits « afghans » constitués essentiellement de longues chemises, de pantalons bouffants de spahis tout kaki et de sandales en cuire datant de l’ère coloniale. Les miennes que je garde toujours, portent la mention : 26-06-1956. Et tout en combattant la fièvre, je me suis laissé guider jusqu’à la tente numéro 87.
Je me suis installé sur un lit de camp avec un cœur vidé de soucis. J’en gardais, quand même, un peu pour survivre. Il me restait aussi une mesure d’énergie pour penser à moi. Je me suis penché sur mon sort en essayant de trouver une explication à ce qui m’était arrivé.
Je n’oublierai jamais ce moment crucial où j’ai cru basculer vers l’au-delà. Sincèrement, je m’y croyais dedans, et pendant un bon bout de temps. Puis j’ai senti, au fond de moi, comme une cassure qui me vidait de toute option pour la vie. Par lassitude ou par désolation, j’ai échoué dans la colère en déclinant tout ce qu’il y avait de moral en moi, y compris la prière. J’ai même osé me demander avec une arrogance effrayante : A quoi servait la foi? Là, j’ai su que je n’étais pas loin de la folie! Et loin de vouloir me suicider, je me suis souhaité la mort? Par suite, j’ai cru que Dieu avait exaucé mon vœu en me permettant de plonger dans un sommeil profond. C’est ainsi que j’ai frôlé la colère de Dieu ce 13 février 1992.
En ouvrant les yeux, j’ai trouvé Saïd mon meilleur ami, assis près de moi. C’est une personne d’une rare bonté. Nous-nous étions perdus de vue depuis la fin de nos études en juillet 1984. Sa présence m’avait surpris, dans le même temps, elle m’avait copieusement soulagé. A me comparer à lui, je me sentais tout bonheur. Il venait de rentrer de la Libye et la veille de son retour, il a été kidnappé par un groupe d’individus cagoulés, après l’avoir ligoté sous les yeux de ses enfants. Ensuite, il a été enfermé dans une cave, complètement nu. Au bout de trois jours de torture à l’électricité, le savon et la serviette, il a été relâché sans qu’il n’ait droit à aucune explication. Relâché, il a été reçu le jour suivant par le chef de la police qui n’a pas hésité à lui présenter des excuses. En quittant le commissariat, il a été arrêté par la gendarmerie puis conduit vers le camp d’internement.
- « Nous avons roulé vingt quatre heures, affirme-t-il, dans des conditions que je ne souhaiterais pas à un ennemi et nous ne sommes arrivés que ce matin à l'aube. Nous comptons actuellement, 2750 détenus, tous de la moitié ouest du Pays ».
Saïd ne paraissait pas soucieux, pour autant. Il me parlait tout en gardant le sourire. Selon lui, nous étions chanceux d’être arrêtés. Etait-il sincère, ou cherchait-il à me remonter le moral? En tout cas, il a réussi à me remettre sur mes pieds, tout souffrance que j’étais! En l’écoutant, j’ai repris des forces et je me suis levé aussitôt pour faire la prière. En mettant les pieds dehors, j’ai failli m’écrouler à la vue de l’horrible paysage auquel je devrais m’adapter désormais. Le soleil couchant qui me fascinait d’habitude, a été douloureux ce soir-là. Pourtant, je ne l’avais jamais vu aussi majestueux et aussi proche de la terre. Je l’aurais pris pour un dieu si je n’avais pas su son histoire avec Abraham. En se mettant à l’arrière-plan d’une rangée de tentes, le tableau méritait méditation. A droite comme à gauche, je voyais des centaines de créatures quitter leurs coins et se diriger vers le centre où attendaient des centaines de fidèles pour accomplir la prière du coucher. Mon regard s’est figé à la vue d’une longue file d’attente.
- Et ceux-là, qu’est-ce qu’ils attendent, ai-je demandé à Saïd?
- Ils sont là depuis des heures à attendre leurs tours pour manger. Tu t’imagines ? Un seul serveur pour des milliers de personnes ! Ils cherchent à nous humilier. Enfin, va te laver, ensuite nous irons tenter notre chance pour manger un morceau !
- C’est où, les toilettes, ai-je demandé!
- Quelles toilettes mon frère? Tu rêves! Fais comme les autres et caches-toi quelque part, là-bas derrière pour faire tes besoins! N’oublies pas d’emporter avec toi de quoi t’essuyer, il n’y a plus d’eau!
Je revois cette horrible scène humiliante où je m’efforçais d’accepter une vie qui n’était pas la mienne. Dure, dure à voir la réalité ! Des dizaines de détenus faisaient leurs besoins à l’air libre. Depuis que j’étais contraint de quitter ma campagne, j’étais forcé de voir les gens dans des positions honteuses. Fort heureusement, je gardais encore mes habitudes paysannes. Pour atteindre une fosse à moitié pleine et m’abriter des regards, il m'a fallu traverser une forêt humaine. Et au lieu de me soulager, j’étais obligé de couper mon souffle, fermer les yeux et surtout, faire attention pour ne pas glisser et terminer dans la merde au sens propre, car au sens figuré, j’y étais depuis longtemps! Puis vient le moment où il s’agissait de faire la prière sans se laver. Une pratique, raisonnablement, aberrante, si on la sort de son contexte religieux. Avec le peu de foi qui me restait, je suis efforcé de suivre la foule en continuant à fonctionner avec des idées reçues !
Au terme de la prière principale, l’imam a enchaîné avec celle des catastrophes, devenue monnaie courante depuis quelque temps. Il a exprimé son soutien aux « moudjahidins » en exauçant les fidèles de soutenir le djihad. Le directeur de la prière s’est laissé emporter par ses émotions et pleurait en sanglotant, réussissant à faire pleurer des milliers de fidèles, en évoquant les exactions des « tyrans », transformant la « mosquée » en mur de lamentation.
Profitant de l’excitation des prieurs, un individu a pris la parole et s’est lancé dans un discours brûlant incitant au soulèvement. Après une parodie traditionnelle, il s’est attaqué aux « tyrans » avec une rare virulence. Il a décrit l’état d’esprit des victimes de l’injustice absolue des militaires en expliquant que si nous avions acceptée cette situation, c’est parce que nous étions conscients de la menace étrangère. Il a résumé les événements survenus après l’interruption du processus électoral en terminant par un compte-rendu de leur entrevue avec la direction militaire. Et de conclure:
« .. comme vous l’avez constaté, chers frères, le camp était prêt depuis longtemps. Si, en revanche, beaucoup de choses font défaut, tels que l’eau, la nourriture, les toilettes et les douches, derrière cela, se cache la volonté de nous punir. Il est clair que les militaires cherchent à nous humilier. C’est pourquoi nous devons nous organiser pour leur montrer que nous sommes capables de continuer le combat. Je suggère que chaque wilaya désigne son représentant pour former un conseil. »
Et il passe la main au muezzin qui, vite, appelle à la prière.
- « Qui est-ce, ai-je demandé à Saïd ? »
- « Je ne le connais pas. On a parlé à son sujet, ce matin. On dit que c’est un ex-condamné à mort dans l’affaire Bouali. Tu as vu? Pour éviter la discussion, ils ont choisi ce moment, constate Saïd! En fin de comptes, FLN ou FIS, c’est pareil!
En effet, pour éviter tout débat qui mènerait au conflit, l’orateur a choisi ce moment entre les deux prières. Les fidèles étaient au bout de leurs émotions et il n’y avait pas assez de temps pour discuter. Ainsi croyait-on, on éviterait les déférents qui, ma foi, n’étaient pas négligeables ! Dans l’assistance, il y avait de toutes les tendances : El-djazâra, Essalafia djihadiste, Essalafia scientifique, Essalafia tout court, Ettouroukia et la liste est grande. Beaucoup ne savaient rien de tout ça. Parallèlement, il y avait des délateurs et des espions. Moi, on me classait avec El-Djazâra. Et comme j’ignorais encore le rapport des forces, j'ai préféré suivre le troupeau et attendre!
J’étais incapable de me tenir debout; Tout mon corps fourmillait, c’est pourquoi j’ai choisi accompli ma prière, assis. Cette fois, c’est le fameux Cheick Ezzawi de Médéa qui a dirigé la prière. En l’écoutant lire le coran, j’ai renoué avec ma foi d’antan et je me suis détendu. En revanche, les plus jeunes fidèles se sont mis à grogner à la fin de la prière! En profitant de leurs brûlures, un jeune détenu s’est levé et s’est adressé à l’assistance en imitant Ali Belhadj, même dans ses plus viles apostrophes. Et malgré les avertissements des sages, il a réussi à entraîner des centaines de détenus dans une marche bouillonnante autour du camp. Ils n’arrêtaient pas de scander les fameux slogans du FIS en injuriant les symboles du régime, en l’occurrence, les généraux et les nouveaux gouverneurs.
- « Nezar le tyran, tu crèveras, tu crèveras ! » ou « Oh Ali, oh Abass, le FIS debout à jamais! »
- « Le roi est mort, vive le roi, commente Saïd! Même au milieu de la merde, pour eux, le FIS est debout ! Je me demande comment pourrais-je vivre avec ces gens? »
- Ne t-en fais pas, ils se lasseront vite!
- Tu penses que tout ça est spontané, demande Saïd? Mois, je pense plutôt à la manipulation.
- C’est possible, mais je ne vois pas où est l’intérêt ?
Bien que je sois content pour la réplique, au fond de moi, j’étais inquiet pour la légèreté avec laquelle nos ignares réagissent. Il est vrai que je déteste l’indifférence et l'apathie. Mais, j’en avais assez de ces réactions téméraires qui font de nous une cible facile. Les militaires aussi, n’ont pas mis du temps à réagir; comme des gamins, ils ont immédiatement coupé le courant électrique et ont renforcé la garde, excitant les manifestants qui se sont mis à lancer des projectiles. Les militaires pris de panique, se sont mis à tirer en l’air, tout en s’éloignant de la clôture. Immédiatement après, les responsables des deux parties se sont réunis et se sont mis d’accord pour reprendre les discussions le lendemain matin. Et la lumière est rétablie, les manifestants se sont regroupés dans le carré réservé à la prière.
Avant de me coucher, je n’ai pas omis d’écrire quelques mots que j’ai du mal à traduire, aujourd’hui. J’ai écrit mon souhait d’être libéré un jour, non pas pour retrouver ma liberté et revoir mes filles, mais pour me venger! J’ignorais, ma foi, que je jouais le jeu de mes détracteurs que je ne connaissais pas. Ensuite, j’ai passé une bonne partie de la nuit à revoir le film des événements depuis le coup d’état janvériste…
Laïd DOUANE/ La Malheur algérien.
ajaghvou@hotmail.fr
http://laid-hizer-net.blogs.nouvelobs.com/<...

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